Archives mensuelles : octobre 2014

Dimanche 19 février 1995

 

Sojac
Coup de fil à Dada, prévoir un coussin et un livre

 

 

Hier j’ai appelé au numéro que m’a donné Bec et suis tombé sur une petite fille qui m’a tutoyé le temps de me passer la bonne personne, la petite fille a dit «ne quittes pas, je te la passe», puis elle a appelé « Céline ? C’est pour toi», ensuite une voix rauque, pressée, presque autoritaire, et donc Céline Spitz, batteuse et actrice de son état, est partante pour une audition quand nous serons prêts nous, sera prête quant à elle, l’est déjà sur les dix titres de notre dernière maquette, trouve effectivement que le poste batterie de mes chansons n’est pas simple et qu’il vaut mieux être guitariste rythmique ou claviériste, est contente que nous répétions en journée parce qu’elle est peu libre le soir, elle a jujitsu (et une petite fille, mais ça elle n’en parle pas), s’inquiète des dates payantes que nous pouvons envisager assez vite parce qu’elle a besoin d’argent, n’est pas trop rassurée par le flou de ma réponse, mais évoque aussitôt comme un grigri la présence d’Aoda Beck parmi nous. Un gage de sérieux. J’ai dit OK, je la tiens au courant, mais je sens qu’elle ne va pas me plaire.

Dans la foulée j’ai appelé Dada ; elle est très bavarde, ça a été très long, jusqu’à ce que mon oreille chauffe, mais je résume en gros :
– Et faut que tu rentres, et fissa, nous devons auditionner une batteuse chauve.
– Ah oui ? tu as besoin de ma majesté pianistique pour auditionner une fille ?
– J’ai surtout besoin de l’assise rythmique de Pétrus.
– Je comprends mieux, j’arrive. Comment va Mario ?
– Heu… Est-il jamais arrivé que Mao aille mal ?
– OK je rentre
Je ne pense pas avoir commis quoi que ce soit du verbe «commettre», j’ai fait très attention mais je ne suis pas sûr. Je m’en fous.

Adèle déboule demain, et entend rester. Elle est impeccable cette jeune femme, on s’entend bien, elle est très très jolies tout le temps, même de près, même au réveil, même de près au réveil. Je crois qu’elle m’aime bien, mais bien au sens où son attachement serait impeccable comme elle s’il n’arrivait pas si immédiatement. Je crois plus en elle qu’en moi, je ne crois plus en ma faculté de grandir. Je ne suis pas du tout équipé pour vivre avec quelqu’un, même de loin, même comme ça… je trouve qu’au-delà de vingt jours, même comme ça, c’est déjà vivre avec quelqu’un, et mes compétences pour tout, mon adaptabilité chronique, débile, ne me sauvent pas d’être d’abord un vrai bon à rien. Je ne m’aime pas des masses, mais à vrai dire j’aurais autant de raison de m’aimer qu’une paramécie  qui aurait d’un coup autre chose à foutre que survivre et de perpétuer l’espèce.

Cela dit en matière de tout, parce que moi aussi je suis un con moyen, j’ai des leçons à donner à tout le monde. Un exemple ?

Un exemple : Conseils de Sojac pour prendre soin des seins de la fille du moment, juste quelques astuces simples :
1°/ Pendant le maniement n’utiliser ni toile émeri, ni produits corrosifs ou détergents. Par ailleurs la main doit épouser leur forme et non pas la forcer.
2°/ Toujours les replacer dans leur soutien-gorge après usage.
3°/ Ne pas laisser durablement sur la plage arrière de la voiture ou à proximité d’une source de chaleur.
4°/ Une fois par mois, nettoyer les seins à grandes eaux, les sabler brièvement pour éliminer les impuretés (le calcaire notamment), essuyer soigneusement et lustrer avec de la peau de chamois, puis passer au talc en ayant soin d’en débarrasser le surplus avant de remettre les seins dans leur soutien-gorge (On pourra en milieu humide les traiter une fois pas an au fongicide).
5°/ Leur parler : Les études scientifiques les plus récentes sont encore partagées sur ce point, il est possible que la parole n’ait aucun effet sur la vigueur et l’épanouissement du sein. Cependant dans le doute, je dirais qu’au moins on ne risque aucune détérioration, en s’adressant à lui. Et puis c’est tellement agréable…

Ne me remerciez pas.

Acétone

 

Acétone

Le camion branle dans l’aube, poussif autant
qu’elle et semblant longer pareillement la Z.A.C.
acétonée grise, les cheminées et le vrac
des tuyauteries de Saint-Fons – mes beaux enfants

avec ces corps dépressurisés qui balancent
des gros morceaux d’âmes à la va comme ça pousse
– et aucun hublot n’a résisté aux secousses –
ça fait aussi des bras des mains dans tous les sens,

mes beaux enfants qui font coin-coin comme des jouets
qu’on appuie – des culbutos avec des sifflets
au cul, et qui crachinent aussi dans les odeurs

de vestiaire et d’usine mêlées, mes petits
se replient un peu quand la lumière remplit
les coins qu’ils ont dans une autre nuit : la leur.

Jeudi 16 février 1995

 

Sojac
Le Ferry d’Adèle

 

Décidément, il faut que je téléphone à Dada, il faut qu’elle revienne. Hier en fin de journée, j’ai trouvé Mao vers le monument militaire. Tout près en fait : il avait le front et la majeure partie du torse appuyés contre la liste des morts pour la Nation de l’arrondissement. Je lui ai dit qu’il allait s’esquinter les yeux à lire de si près, j’ai craché dans mes mains et entrepris d’aller le reconditionner dans son lit. Finalement il n’était pas si cuit que ça, mais on est allé chez lui quand même ; pour la paix de mon âme.

Bon.

On a bu l’apéro sur sa terrasse – dans le lointain, un soleil en napalm gâchait ses artifices au travers de la ZAC-Est et, plus proches, des gens en bermuda cuisaient des chipolatas sur un balcon. C’était vivifiant, j’ai eu envie de m’acheter une twingo en leasing. On a rapidement commencé à boire à la santé des putains d’Amsterdam, de Hambourg ou d’ailleurs, et puis dans l’élan on a bu à la noire beauté des phalènes, à la colère, à Coltrane et de là on n’était plus d’accord : Mao a bu à Brandford Marsalis et moi à Wayne Shorter (quel con, ce Mao, je te jure), on a bu à la nomdedieudenomdedieu d’ouverture de la première de Brahms, à l’arcane 17, au Lubitel 6/6, puis tout à coup au Parti Communiste. Et bien sûr à partir de là on a commencé à en renverser autant qu’on en a bu et à s’inventer des ferveurs adventices (je crois qu’à un moment j’ai bu au possible come-back des Rubbets). On a fait fissa fissa en somme.

A 20H00, j’étais chez moi. J’ai mis la radio et l’ai éteinte aussitôt. C’était Björk, et quand j’ai bu, sa musique me donne irrémédiablement envie de m’isoler dans la salle de bain pour prononcer son nom au dessus du lavabo. J’ai tourné en rond et au blanc, fait ma vaisselle, dansé, cherché mon lubitel dans les cartons non-ouverts depuis trois déménagements. J’ai dormi comme c’était, là où c’était, comme un grain d’H2O dans une flaque.

Adèle m’a réveillé à 21h00 en jetant des cailloux contre mon volet. Je l’avais complètement oubliée.

Presque au bout de la nuit, 4H00, je l’ai  raccompagnée en Passat  à l’embarcadère, elle était en uniforme et je me suis demandé ce que ça me ferait si une mouette lui chiait dessus, pendant que nous secouions nos mains pour nous jurer qu’à bientôt. Elle refait escale dans quelques jours, cette fois ci pour soixante-douze heures qu’elle aimerait bien passer avec moi, on verra. Je l’ai trouvé gaillarde d’enchaîner une journée de taff après une nuit blanche avec des étoiles roses, et avec une alcoolémie résiduelle autoritaire à bon droit.

En revenant du port, humeur botulique, je me sentais poison, je suis allé m’ajourer sans les chiens sur la voie ferrée. Je suis allé jusqu’à loin, c’était bien ; il y avait de l’herbe, des murs, des aiguillages, quelques ordures, rien qui craignait. Krikitu, j’ai ouvert en grand et j’ai jeté des cailloux super loin parce que je suis super costaud. Ce n’était pas passionnant passionnant, mais j’aime ce genre d’endroits, de déserts urbains, je me désaffecte pas mimétisme ; parce qu’il y a des jours où la salive a vachement de goût. J’ai fait pipi ça et là – j’avais promis à mes chiens de rafraîchir les marquages de leur territoire et puis au moment où je rentrais une grosse pluie a commencé à tomber comme un grand verre d’eau, on se serait cru au mois d’août. J’ai couru comme un cintré poser mes affaires à la maison, et je suis ressorti en T-shirt pour en profiter.

Jusqu’à l’os.

Lundi 13 février 1995

 

Sojac
Le 18

 

La belle Bec m’a réveillé à 15h00 du matin hier, elle a cogné à coups de docks à ma porte un bon quart d’heure avant que j’émerge. Elle avait un soutien-gorge bleu pétrole, et j’ai zézayé un moment dessus avant de lui sortir une bière. J’étais un caleçon mais ça ne lui a fait aucun effet, je m’en suis tenu au café, on a trinqué assis sur le bord de mon lit. Elle allait bien, moi mieux que j’en ai l’air ces temps, elle m’a suggéré d’aérer un peu, alerté sur le fait que je suis sur la voie de devenir ce que je suis, de la moisissure donc, puis on a causé boutique :
–  J’ai quelqu’un pour toi, pour la batterie. C’est une fille bizarre, oui c’est une fille… Bizarre mais elle est au niveau. Je parle du niveau de Mao, pas du tien. Je pense même qu’elle est trop musicienne pour Mao, et trop tout pour toi, mais elle a écouté tes chansons et ça lui va.
– Une batteuse donc…
– Oui une batteuse chauve, psychopathe, ultra jolie, ultra méchante, mais ultra carrée. Dis donc, je t’ai vu de loin samedi dernier, enfin dans la nuit du samedi plus proche du dimanche matin, avec une petite brune…
– Ah mince, j’ai été vu.
– Oui. Tu continues à te baigner à poil dans la fontaine du palais à ton âge ?
– Oui mais non, là c’était spécial. Ce n’était pas gagné avec la petite brune en question, il a fallu que je fasse la roue jusqu’à assez tard.
– Impressionnant.
Elle avait répétition et m’a laissé là-dessus avec une bise sur le front, pour ne pas avoir à affronter une deuxième fois mon haleine de chacal au réveil et en déposant sur mon lit un post-it : le numéro de la batteuse chauve, et en dessous, calligraphié avec des manières et des rondeurs de petite fille rêveuse (manquait juste le cœur à la place du point sur le i) un prénom : Céline.

Ensuite douche, et ensuite je serais bien resté dans mon trou jusqu’à la nuit, le bateau d’Adèle sera à quai mercredi soir (elle est réceptionniste sur un gros ferry qui fait des aller-retours entre ici et le Japon), il faut que j’engrange des forces.

Je serais surtout bien volontiers resté tranquille. Ma rue est déserte, pas âme qui vive. Sise dans un quartier en pleine mutation, elle en est l’expression même à autoriser la juxtaposition de vieilles bicoques presque noires, à trois étages, pour la plupart inoccupées, et d’immeubles de bureaux tout neufs, tout en angles et en verre fumé. A peine longue d’une centaine de mètres, un peu courbe, elle sert essentiellement de parking aux employés des bureaux susdits, si bien qu’à 18H00 tous les soirs de la semaine, elle se vide entièrement. Le N°18 est du vieux monde, une façade sale sur la rue, restée entre le high-tech d’une agence immobilière grand luxe à droite, et la béance d’un lot grillagé né à gauche de la démolition récente de deux maisons. Pas de sonnette.

18h00, mon téléphone entonne son Wagner au Kazou, la chevauchée des vache-qui-rit (je ne suis pas sûr du titre), c’est Nelly qui m’appelle de la cabine du coin. Elle est en bas avec Louise et Lydie, elles passaient par hasard (Ca y est, on peut libérer le chat de Schrödinger, ou bien c’est que Balzac a raison : le hasard est un grand romancier) et se sont dit « tiens » – des fois elles ont des pensées plus longues et conséquentes, mais il y a aussi des battues infructueuses. Je mets les clés de l’allée dans un pochon Carrefour, parce que c’est le moment de positiver, et le leur jette par la fenêtre, Lydie à la réception, c’est beau une belle fille vue de haut, qui lève ses bras au ciel, et se prend un sac plastique lesté dans la figure. Enfin moi j’aime bien. Elles montent sans pétarader, donc l’heure est grave ; je les installe dans mon piège à filles, le futon farceur sous la mezzanine, je sors l’apéro, ha ha , elles sont foutues.

Se sont-elles concertées, ce n’est même pas sûr, il y a des idées qui fructifient par panmixie : Adèle étant LEUR copine, ma confession est leur droit inaliénable. Et puis, mouais, elles savent déjà : aimer/coucher c’est tellement rien, c’est des 0 et des 1, et la beauté d’Adèle est assez attestée, qui ferait des scores sur le minitel rose, qui y figurerait même la pensée insurrectionnelle, le droit au bonheur d’un générateur automatique de profils. Seulement moi, Adèle, j’ai mordillé ses lèvres, les bords des conques de ses oreilles, ses petits tétons, j’ai caressé et froissé, et embrassé ses pieds, j’ai roulé ma bouche et ma figure sur son ventre et n’ai vécu cependant que dans, par et pratiquement de son souffle et sa voix ; et d’une rumeur sur sa peau. Partant, leur « esprit de corps », elles peuvent se le tailler en pointe, ce sera plus agréable pour l’usage que je leur en recommande.
– Ca s’est bien passé ?
– Ca s’est passé.
– …
– « un ange passe, attrapons le pour l’enculer » (Cocteau ?), hu hu hu.

Ah ! l’esprit… Ca a valu un bouchon de destop, on a ensuite pu vider des verres et parler de cul avec les doigts, pour « exubérer » l’ennui. Et sur le fond du regard noir de Lydie, mais noir noir, petit con mesquin que je suis, j’ai quitté mon tabouret haut et me suis assis sur Louise (bien d’ailleurs, ce que j’ai perdu en design, je l’ai gagné en confort).

Vendredi 10 février 1995

 

Sojac
Louise déclaftée

 

Hier avec Louise au «face aux embruns», la table la plus reculée, îlienne, presque hors de la juridiction de Barbara (la serveuse qui a valu que je devienne un pilier de cet établissement fashion) qui nous servit des Kirs et des blancs en râlant que nous fussions si loin alors qu’il y avait tant de tables libres plus proches. Louise est malheureuse et a commencé par me parler d’Adèle. J’ai dit je m’en fous, et c’est presque vrai… C’est vrai ! Ensuite elle veut m’entendre parler de Mao, parce que c’est mon pote, et je dis que je ne le connais pas, comment veux-tu, comment veux-tu et puis je m’arrête à temps. Elle comprend, Mao est inconnaissable – Mao c’est un pari sur l’imprésenté. Alors elle me parle d’elle avec ses yeux qui se mouillent un peu, de sa cotation à la bourse internationale de l’amûr, me dit que ses histoires les plus longues ont moyenné à un mois et demi, que c’est peut-être la moelle mais qu’elle prendrait bien le temps aussi une fois de ronger son os – mais enfin doute que je puisse me souvenir de ça, vieux beau que je suis. Donc je la traite de carne, d’enflure, et on boit comme des trous. Elle est allée bosser (elle est de nuit) complètement declaftée, mais ce n’est pas grave, elle a juste des perfusions, des drains à poser ; on s’en fout, ils sont déjà malades les gens qu’elle va tuer.

Je suis resté un peu, à faire semblant de lire, à faire mon fascinant, mon intouchable, pour la petite serveuse là-bas (j’ai des joies simples). Il y a avait de la musique, et d’habitude je ne fais pas trop gaffe, mais là j’ai entendu Manu Chao (je crois qu’il s’appelle comme ça, le gars), cette rengaine à trois balles où « je ne t’aime plus mon amour, je ne t’aime plus tous les jours » fait tout le guimmick. J’aurais gardé une indifférence outrée pour cette musique là si elle n’était la bande-son d’un souvenir auquel je tiens – une fille bien sûr, toute petite celle-là, très brune, prof d’histoire à Paris en France qui me valut de pleurer à grande vitesse dans le TGV, dont j’embrassai les lèvres au lieu des joues à minuit d’un 31 décembre d’il y a longtemps, et qui insista ensuite en vain pour ce que je fis donc longtemps après elle : lire un peu Pascal Quignard. Après notre brève liaison, elle se fit renverser en scooter par une voiture et perdit sa mémoire à moyen terme, me recontacta encore ensuite pour savoir qui elle était.

Je ne lui ai toujours pas répondu.

Il faut que je secoue Bec, il faut que Dada rentre, il me faut un batteur. Il est temps peut-être de recommencer à poser un pied devant l’autre ; j’ai assez de musique sous les doigts, je ne l’ai jamais rêvée autrement que rudimentaire, comme je n’aurais tout compte fait que mes narines pour la recevoir. Je crois qu’avoir aimé quelqu’un quelques secondes, il y a des lustres, est ce qui m’a perdu pour le reste ; les restes, les équilibrismes sans danger, les fissions sans violence à soi. Je sais aussi que je n’ai pas été réputé à la hauteur, et que c’est probablement ça d’abord, ce qui a bien failli avoir raison de moi. J’aurai du moins découvert la nostalgie, comme c’est brutal d’être cueilli à froid par une sensation qui n’est plus : quand elle me parlait comme à un frère. Je pourrais pleurer ma race à chaque instant, si je cessais de faire de mon temps une surface.

Sinon t’ai-je dit cher journal que je suis déjà passé à la télé ? 1981, FR3, émission «les jeux de 20h00» du 16 mars, dans le public quatrième rang, T-shirt rayé bleu.