Mardi 17 janvier 1995

 

Sojac
Qu’est-ce que ça détend…

J’ai des envies, des milliers, sur les starting-blocks, et je n’ai rien foutu de la journée. J’ai toujours fait ce que je voulais. Depuis quinze ans en tout cas, et, à quelque délai près, toujours au moment où je voulais.

Et là d’un coup je n’ai pas le temps.

En promenant mes chiens hier soir, j’étais un peu « barré » (léger léger), j’ai remarqué que eux aussi ils ont toujours fait ce que je voulais. Même Mingus qui ne comprend rien à rien. Et que le champ d’expression de leur être « chien » était circonscrit tout par les failles aménagées dans ma volonté. Quand je les promène je m’emmerde, et eux ils font leurs trucs de chien : renifler à mort, marquer leur territoire, caca parce que c’est le moment ou jamais, courir un peu. Comme spectacle ce n’est pas hyper-captivant et eux, ils vivraient leur truc à fond s’ils n’avaient pas à tenir compte tout le temps de ma présence : parce que c’est moi qui dit quand est-ce qu’on peut traverser, quelle est la distance critique au delà de laquelle leur éloignement serait un appel à l’ordre, et où est-ce qu’on n’imagine même pas d’oublier ses besoins. Hier soir, je les ai trouvé vachement méritants, comme chiens, alors en revenant je leur ai filé à chacun  un bâton vert à la viande de je ne sais quoi, au gardole, et aux nerfs de bœuf. On était content tous les quatre – eux plus explicitement.

(Oui j’ai trois chiens, des gros, deux garçons et une fille)

J’ai eu un long message sur mon répondeur de Mao, qui s’inquiète de ma quasi-disparition, soupçonne une conspiration bolchevique ou ma reddition aux arguments raisonnables d’une secte prônant le cul libre contre le diktat insidieux de l’amour, et me propose d’oublier tout ce qu’on boit dans l’ivresse de nos rires d’alcooliques. Je le rappelle et lui dit non, pas envie, je ne t’aime pas, tu roules des mécaniques alors que tu n’as pas la carte boumboum, tu as lu tout Nietszche en un mois sans m’en parler et tu pues avec un tel solennel que les mouches n’osent même plus péter dans leurs assiettes. Alors bien sûr, il pleure beaucoup beaucoup, mais nous décidons que nous resterons amis ; je compte moyennement dessus, lui pas du tout, mais ça ne l’empêche pas de me trouver une humeur de petit Jésus en culotte de velours, et de me soutirer la promesse d’un rapport circonstancié sur les raisons de mon apesanteur.
– Tu peux te brosser, Martine.

Il faut dire que j’ai gouté l’herbe à ma sœur adorée. C’est marrant comme les volumes se réduisent quand ils deviennent mous – je pense à mes murs, mes plafonds, mes sols et au caractère spongieux de l’air qui lancine effroyablement (on nous ment !). Physiquement c’est très agréable, avec des espèces de vagues brutales de bien-être, qui en sont trop, au point d’être limite désagréables. Par ailleurs c’est une paranoïa aiguë doublée de l’assurance de redistribuer la vraie importance aux choses. Ca, ce n’est ni plus ni moins que terrible. Sinon les gens auxquels je pense existent de manière très épaisse et très limpide, les pauvres ; les sensations sont des cendres chaudes, et ce n’est plus du tout irréaliste de tenter de prendre un bain dans le bac de douche : il suffit de s’y vautrer, s’y ratatiner, et de tourner souvent sa position pour avoir par accumulation l’impression d’une immersion totale. C’est du boulot mais alors, qu’est-ce que ça détend !

 

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