Archives mensuelles : septembre 2014

Mardi 17 janvier 1995

 

Sojac
Qu’est-ce que ça détend…

J’ai des envies, des milliers, sur les starting-blocks, et je n’ai rien foutu de la journée. J’ai toujours fait ce que je voulais. Depuis quinze ans en tout cas, et, à quelque délai près, toujours au moment où je voulais.

Et là d’un coup je n’ai pas le temps.

En promenant mes chiens hier soir, j’étais un peu « barré » (léger léger), j’ai remarqué que eux aussi ils ont toujours fait ce que je voulais. Même Mingus qui ne comprend rien à rien. Et que le champ d’expression de leur être « chien » était circonscrit tout par les failles aménagées dans ma volonté. Quand je les promène je m’emmerde, et eux ils font leurs trucs de chien : renifler à mort, marquer leur territoire, caca parce que c’est le moment ou jamais, courir un peu. Comme spectacle ce n’est pas hyper-captivant et eux, ils vivraient leur truc à fond s’ils n’avaient pas à tenir compte tout le temps de ma présence : parce que c’est moi qui dit quand est-ce qu’on peut traverser, quelle est la distance critique au delà de laquelle leur éloignement serait un appel à l’ordre, et où est-ce qu’on n’imagine même pas d’oublier ses besoins. Hier soir, je les ai trouvé vachement méritants, comme chiens, alors en revenant je leur ai filé à chacun  un bâton vert à la viande de je ne sais quoi, au gardole, et aux nerfs de bœuf. On était content tous les quatre – eux plus explicitement.

(Oui j’ai trois chiens, des gros, deux garçons et une fille)

J’ai eu un long message sur mon répondeur de Mao, qui s’inquiète de ma quasi-disparition, soupçonne une conspiration bolchevique ou ma reddition aux arguments raisonnables d’une secte prônant le cul libre contre le diktat insidieux de l’amour, et me propose d’oublier tout ce qu’on boit dans l’ivresse de nos rires d’alcooliques. Je le rappelle et lui dit non, pas envie, je ne t’aime pas, tu roules des mécaniques alors que tu n’as pas la carte boumboum, tu as lu tout Nietszche en un mois sans m’en parler et tu pues avec un tel solennel que les mouches n’osent même plus péter dans leurs assiettes. Alors bien sûr, il pleure beaucoup beaucoup, mais nous décidons que nous resterons amis ; je compte moyennement dessus, lui pas du tout, mais ça ne l’empêche pas de me trouver une humeur de petit Jésus en culotte de velours, et de me soutirer la promesse d’un rapport circonstancié sur les raisons de mon apesanteur.
– Tu peux te brosser, Martine.

Il faut dire que j’ai gouté l’herbe à ma sœur adorée. C’est marrant comme les volumes se réduisent quand ils deviennent mous – je pense à mes murs, mes plafonds, mes sols et au caractère spongieux de l’air qui lancine effroyablement (on nous ment !). Physiquement c’est très agréable, avec des espèces de vagues brutales de bien-être, qui en sont trop, au point d’être limite désagréables. Par ailleurs c’est une paranoïa aiguë doublée de l’assurance de redistribuer la vraie importance aux choses. Ca, ce n’est ni plus ni moins que terrible. Sinon les gens auxquels je pense existent de manière très épaisse et très limpide, les pauvres ; les sensations sont des cendres chaudes, et ce n’est plus du tout irréaliste de tenter de prendre un bain dans le bac de douche : il suffit de s’y vautrer, s’y ratatiner, et de tourner souvent sa position pour avoir par accumulation l’impression d’une immersion totale. C’est du boulot mais alors, qu’est-ce que ça détend !

 

Samedi 14 janvier 1995

 

Sojac
Tilda S., approximativement…

 

J’ai rêvé que je noyais une portée de chatons, c’était strident, free jazz, poisseux, dégueulasse. Avec moi, une jeune femme avec qui j’ai vécu  il y a longtemps, et dont même là maintenant j’ai un mal fou à me remémorer nettement les traits. Dans mon rêve ce n’était guère plus précis, sinon l’impression de sa présence, comme une terrine de légumes froide. Je me souviens qu’elle était très jolie, mais c’est tout.

Tilda s’évanouissait souvent, surtout les soirs quand nous étions seuls ; ou alors dans sa famille. Et puis il y a eu cette fois là au restaurant : c’était un midi, nous étions nombreux à notre table, et les autres nombreux aussi à l’entour, agités et froufroutant fort, elle était assise en face de moi, et soudain m’appelle en chuchotant, « Léon, Léon » comme ça avec un regard de noeud-noeud et en poussant son assiette et la nappe vers moi, je ne percute pas tout à fait mais me lève, fais le tour de la longue table en mâchonnant des jurons, quand je l’atteins elle est déjà tournée vers moi, déjà effondrée dedans mais le corps tient bon jusqu’à ce que je m’en empare, et là s’affale comme un empilement besogneux d’organes, ses bras sur mes épaules, un drôle de soupir, grossier, d’aise grossière, j’empoigne ses fesses et jette son bassin sur le mien pour la porter ailleurs, loin, et je ne sais pas pourquoi, et pendant que je l’emporte en disant monchatmonchatmonchat et qu’elle soubresaute dans de petits désordres électriques, une sensation du très chaud sur mon ventre se répand par capillarité, me prends les hanches, les cuisses, et ruisselle entre mes jambes ; elle nous pisse dessus. Un gros gros pipi.

Notre départ en catimini, quand elle a pu retrouver ses esprits et découvrir sa gêne, le regard des gens, ceux-là qui étaient avec nous et qui ont facilité notre départ furtif, notre solitude et notre mutisme, ceux attablés et ceux servant dans le restaurant, et puis ceux de la rue jusqu’à la voiture, son regard à elle sur elle quand nous avons été seuls, tout ça oui, bon an mal an, mais oui : main dans la main, droits comme des I, ensemble. Par contre je n’ai jamais pu la convaincre qu’elle ne m’avait pas souillé, que je ne comprenais pas qu’elle l’imaginât un seul instant ; qu’il ne s’était précisément rien joué pour moi, rien. Et je n’ai jamais encaissé (toujours pas) que cette seule honte là fut restée, et qu’elle eut comme l’air de m’en vouloir longtemps. Alors que son urine n’avait jamais eu qu’une importance, fonder de la tendresse et peut-être le commencement du verbe chérir, en en retrouvant l’odeur et quelque reste sur mes lèvres dans son sexe.

 

Muette

 

Muette

Elle est muette, parfois, oui, on peut la voir
signer un peu du vent comme une manche à air,
et pour la vie qu’on lui a faite, l’entonnoir
à mélopées, et sinon rien. Dans une serre,

où elle se fait pousser, et une figure,
et les regrets d’un champ – des envies à maudire
(oui, mais quelle orchidée n’a tenté l’aventure
de l’imitation sans avoir à circonscrire

les assauts de ces tout petits papillons or ?),
dans cette serre, elle parle à quelqu’un qui dort
sans respirer ; qui lui ressemble trait pour

trait, d’ailleurs elle parle comme à une sœur
jumelle, qui en tout la devance d’une heure,
depuis toujours. Et qui se tait depuis toujours.

Mercredi 11 janvier 1995

 

Sojac
Pétrus, toujours dos à dos avec un peu tout

 

Hier soir répétition un peu poussive et contrariante. Pétrus était là, j’adore ce grand machin (il culmine à 2,03mètres quand même), mais je crois que son frère essaye de me le foutre dans les pates. Avec la complicité de Dada. C’est vrai qu’on n’a pas de bassiste, et qu’en la matière, Pétrus est juste ce qui se fait de mieux à l’échelle intergalactique. On a déjà tenté pendant sa précédente période de rémission, mais c’est ingérable, ses crises d’angoisse, de panique, d’abattement. Rien que ses yeux de poisson à l’étalage quand il joue. Hier il était «content d’être  là» et plutôt détendu, il a tout du long tourné le dos à sa contrebasse fétiche qui est toujours là qui l’attend, mais même comme ça il a fait peur aux filles (Lydie, Nelly et Louise sont nos plus ardentes groupies depuis le concert acoustique au «face aux embruns». Je crois que l’invraisemblable plastique de Mao n’y est pas pour rien à la base) qui ne le connaissaient pas et sont restées prostrées sur leur banquette au lieu de danser comme des nouilles comme elles font d’habitude. Sauf Nelly qui a eu une explosion de foufoune chaque fois que Pétrus a bougé une oreille. Mais Nelly, ça ne compte pas. Ils auraient bien voulu que je reste «fin-de-soirer» avec eux, surtout Mao qui a une revanche à prendre en matière de murge et que je soupçonne de vouloir me cuisiner sur ce que je suis encore en train de gâcher avec la grande Lydie. Mais j’avais rendez-vous avec Mouche.

Je l’ai cueillie devant chez elle et on est allé voir de la danse moderne dans une friche industrielle. Un peu de douceur dans un monde de brutes a priori. Et puis non. Le show méritait son public blasé de bobos-électroïstes. Sur le fond d’une musique pour poupée gonflable (à écouter sur le dos, la bouche ouverte), deux types très beaux et taillés par des années à lancer en l’air des jeunes filles très maigres affalèrent une chorégraphie autour d’une merveilleuse grande bringasse anorexique, statique, et bien emmerdée d’être astreinte à un yoga crispé pendant que ses copains faisaient les cons. On aurait dit du Buster Keaton . En un peu moins drôle. D’évidence il y avait des velléités narratives. Je raconte ce que j’ai compris (c’est difficile de comprendre la danse et je n’ai vu que le soutenable – l’attrait de la buvette était si fort) : Deux brancardiers trouvent un maçon en tutu (la fille) qui est tombé à la renverse dans un bac de plâtre à prise rapide et l’emmènent à toute berzingue à l’hôpital vétérinaire. A l’étage des tortues. Fin de l’acte I.

Ensuite buvette, puis ensuite chez Mouche ; on a bu des canons, elle m’a photographié et filmé sous tous les angles, j’ai fait le chipendale rive-gauche, la parangon LOREALien d’une trombine burinée de l’intérieur qui porte très bien la brise légère, on a dit un mal torve, vicieux, de tout le monde, on a tripoté ses chats comme des petits amoureux inachevés, mangé des haricots verts frits à la MOTUL (han la vache ! c’est la pire cuisinière de la ville, mais comme on mange à 2H30, et seulement en ouvrant la troisième bouteille, on brouterait dans sa main) ; et je lui ai parlé d’amour : elle m’a trouvé complètement con.

Au réveil, je constate que j’ai beaucoup d’admiration pour Claudia Schiffer ; une telle carrière avec un nom de stylo-plume et une tête de bille… Chapeau Madame.